Christian Delorme, prêtre engagé :

“L’immigration est un besoin

démographique”

Christian Delorme

Connu comme le “curé des Minguettes” dans l’Est lyonnais, Christian Delorme est l’un des initiateurs de la grande marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Aujourd’hui prêtre à Caluire, il s’est lancé dans trois jours de jeûne pour dénoncer la maltraitance des migrants à Calais. Lyon Capitale a rencontré ce dernier grand témoin du catholicisme social.

 

Cet article paru le 29 novembre dans Lyon Capitale et signé  Eloi Thiboud peut aussi être lu ici 

Photographie Antoine Merlet


Lyon Capitale : Êtes-vous une grande gueule ?
Christian Delorme : J’ai du mal à me définir comme une grande gueule. Dans ma vie, j’ai souvent émis des contestations mais toujours avec le souci de trouver très vite un terrain d’entente. J’essaie  de ne pas avoir une attitude qui crée la rupture dans la relation. Je me définis davantage comme quelqu’un qui essaie de pousser un cri, de temps en temps, en faveur des personnes en situation de détresse ou d’exclusion. Je pense que les pauvres, les exploités ont le droit d’être de grandes gueules. Pour ma part, ce n’est ni dans mon tempérament ni dans ma culture. Il est toutefois important d’être radical et de mener des actions ainsi.
Qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui ?
Je suis plus inquiet que révolté. Ma génération a été majoritairement privilégiée avec les Trente Glorieuses et plus de 70 ans de paix. Ce n’était jamais arrivé dans l’histoire. Or, je m’aperçois que tout  cela risque d’être ébranlé. Mon inquiétude ne se porte pas sur moi, je suis un vieux monsieur, mais sur les nouvelles générations. Sans être un oiseau de mauvais augure, je ne suis pas certain que nous allons arriver à vivre encore des décennies dans la paix. Je pense aux régimes populistes, au pouvoir de la Russie, au régime d’Erdogan en Turquie, au conflit Chine-USA, etc. et en parallèle à la montée d’idéologies mortifères en France. Ce sont des réminiscences d’un passé que nous avons combattu.


“Je ne suis pas certain que nous allons arriver à vivre encore des décennies dans la paix”
Père Christian Delorme


Il y a de quoi être inquiet. S’il y a de la révolte ou de la colère, c’est devant l’incapacité des responsables politiques à voir plus loin que la prochaine élection. Personne ne se pose la question de ce que sera la société française dans 20 ans. Par exemple, nous savons tous que l’Europe est un continent vieillissant. Nous savons aussi que le renouvellement des populations ne se produit plus. Je pense que nous avons besoin de l’arrivée de populations jeunes. Et qu’entend-on dans le discours politique ? Fermons nos frontières ! C’est une vision court-termiste qui est aussi d’une inefficacité absolue.
Est-ce à dire que l’immigration est une espérance ?
J’en suis convaincu, et je ne suis pas le seul. Angela Merkel ne cesse de le dire. Si l’Europe veut continuer à exister comme un espace où la démocratie est vivante, il faut de nouvelles populations. Il ne s’agit pas d’accueillir n’importe comment. Aujourd’hui, contrairement à ce que l’on dit, nous ne sommes pas sous une pression migratoire incontrôlable. Nous pourrions avoir une vraie politique d’accueil avec des candidats à l’immigration. Pourquoi pas avec des contrats ? On pourrait avoir des formules avec des CDD et un plan de retour soutenu économiquement pour une création d’entreprise. Il y a beaucoup de choses impensées aujourd’hui. Quand je vois que ceux qui donnent la note ont des discours populistes…
Vous parlez d’Éric Zemmour, de Marine Le Pen ?
C’est vous qui les avez nommés. Ce sont eux qui imposent les thèmes de la campagne présidentielle. C’est une situation folle. Quelqu’un qui aurait pu être maire de Lyon, Étienne Blanc, s’interroge sur la question des juifs français sous Vichy. Ces questionnements étaient impensables il y a encore cinq ans.
Croyez-vous que l’on régresse moralement ?
Indéniablement oui. Les grandes consciences morales dont nous avons hérité de la Résistance ont disparu. Simone Veil, l’abbé Pierre ne sont plus là. Simone Veil, vivante, aurait été la première à monter au créneau pour dénoncer ceux qui dérapent. Il y a aussi des gens de gauche qui sont tentés d’aller dans ce populisme. Actuellement, nous sommes en train de piétiner cet esprit. Quand on avait connu la barbarie nazie, il était impensable de continuer à en reprendre des méthodes. Nous sommes en train de sauter des limites de manière très dangereuse.
Est-on alors condamné à avoir un discours décliniste ? Il n’y a pas de motifs de réjouissance ?
À mon âge, on est toujours mal à l’aise car on peut vite ressembler au vieux con qui dit “c’était mieux avant”. C’est faux. Les sociétés connaissent des cycles. Il y a sans doute des choses qui progressent. La prise de conscience des dégâts que causent les abus sexuels. Il y a 30 ans, la société n’était pas sensible à cela. Sur les migrants, autant les politiques me désolent, mais je sais me réjouir quand je vois des initiatives locales.
Puisque l’on parle de personnes qui s’engagent. Vous vous êtes récemment lancé dans un jeûne de trois jours en soutien aux migrants de Calais. Quel est le sens de votre démarche ?
Quand j’ai su que le père Philippe Demeestère de Calais, accompagné d’un couple de trentenaires, s’était lancé dans une grève de la faim pour dénoncer la maltraitance des migrants à Calais, je me suis senti interpelé. Il m’est déjà arrivé deux fois de faire des grèves de la faim et je ne pouvais pas être indifférent.


“Les grandes consciences morales dont nous avons hérité de la Résistance ont disparu”
Père Christian Delorme


Je suis donc allé à Calais les rencontrer fin octobre pour leur dire ma solidarité. Ensuite, JeanMarie Fardeau, un acteur de la solidarité internationale et un ami, m’a proposé de jeûner à Paris.
C’est une démarche de croyant ?
Certes le jeûne représente une attitude spirituelle. Mais je suis convaincu qu’un humaniste pourrait se lancer dans une démarche similaire. Le jeûne permet de dire : “J’ai peu de moyens
mais je veux être solidaire d’une manière plus visible qu’une simple pétition.” Je tiens donc les dimensions spirituelles et politiques ensemble. C’est aussi une manière de demander à Dieu de la force pour les grévistes, et pour que les migrants soient mieux accueillis.
Justement, pensez-vous que la France est xénophobe ? Que les Français accueillent mal ?
Je me méfie des grandes étiquettes que l’on colle sur les peuples. Sans épouser les thèses des néocoloniaux, je pense en effet que la France n’est pas guérie de son histoire coloniale. Elle a été un empire, elle n’est plus qu’un pays riche. Elle n’a pas fait le deuil de cette histoire et elle a conservé de manière pernicieuse une vision pleine de stéréotypes des peuples de son ancien empire colonial. Même les gens qui croient ne pas être racistes ne peuvent pas s’empêcher de dire : “Toi, tu es un bon Arabe.” Nous avons un héritage traumatique qui n’a jamais été vraiment guéri.
Vous militez pour l’ouverture totale des frontières ?
Pas du tout. Certains la soutiennent en avançant que le flux se régulera de lui-même. Ce n’est pas mon opinion. Mais il faut avoir le courage de dire que c’est un besoin démographique. Cependant – et je ne vais pas me faire des amis – tous les migrants qui viennent ne sont pas forcément de bonnes personnes. Il y a des individus crapuleux, comme dans toutes les sociétés.
C’est une critique qui est souvent faite aux flux migratoires. Même le président de la République reconnaît un lien entre immigration et terrorisme par exemple…
Justement, notre fonctionnement actuel favorise ce phénomène. Quand vous ne mettez pas les moyens suffisants, vous les livrez à des groupes qui peuvent être des mafias. Aujourd’hui, le trafic d’êtres humains est devenu un des commerces les plus fructueux, plus lucratif que le trafic de drogue.


“Les grands témoins du catholicisme social sont tous morts. Je fais partie du bout de la chaîne. J’ai eu la chance de les connaître et de me nourrir de leurs enseignements”
Père Christian Delorme


Il faut être attentif à ces mafias. Bien sûr qu’elles se développent dans les flux migratoires et gangrènent les êtres. Mais je ne soutiens pas l’équation “migrant = pauvre = victime”. Il y a un équilibre à trouver. Je milite pour un certain pragmatisme. À Lyon, il y a une présence importante d’exilés mais on n’est pas encore dans la situation de Calais.
Le catholicisme social lyonnais existe-t-il encore ?
Les grands témoins du catholicisme social sont tous morts. Je fais partie du bout de la chaîne. J’ai eu la chance de les connaître et de me nourrir de leurs enseignements. Ils ont façonné Lyon mais bien plus : l’Église universelle. Une bonne partie des avancées sociales, de la réforme Vatican II, ont été inspirées par les expériences lyonnaises. Peut-être est-ce en train de disparaître, mais par quoi  cela va-t-il être remplacé ? Beaucoup de jeunes font des choses formidables, toutefois je me rends compte qu’ils ont beaucoup moins de références, d’inscription dans une pensée construite, historique. Ils sont davantage dans la générosité immédiate. Dès lors, leurs combats sont plus fragiles à mon sens.
La jeunesse catholique est-elle encore tournée vers cette sensibilité sociale ?
J’observe un retour identitaire dans le catholicisme français. Sans porter de jugement de valeur, il y a un besoin de se retrouver d’abord entre chrétiens car nous sommes dans une société très déchristianisée. Cela m’attriste car je crois que le message du Christ a quelque chose à dire au monde, un message d’espérance. La déchristianisation est une catastrophe pour nos sociétés. Quand on ne se nourrit plus à un tel trésor multiséculaire, on risque de voler en éclats. Néanmoins, la vocation de l’Église n’est pas d’être conquérante. Aujourd’hui je me dis que s’il y a des communautés chrétiennes, minoritaires mais dynamiques, elles peuvent aussi rendre service à la société. Le christianisme ce n’est pas d’abord des chiffres, c’est du témoignage, de la relation au Christ, de l’amour fraternel.
Justement, comment recevez-vous les grandes orientations pastorales du nouvel archevêque ?
J’ai la chance de pouvoir le rencontrer souvent. Je suis très touché, comme la plupart des catholiques de Lyon, par son humilité rare. C’est un homme d’une grande profondeur et sa lettre pastorale est exactement à son image. Ce n’est pas du tout un évêque prisonnier de conceptions idéologiques. Quand il a été nommé, quasiment personne ne le connaissait. Son nom n’avait pas circulé. Nous avons donc cherché et c’est très intéressant de voir qu’il n’y a quasiment pas de traces de ses interventions sur Internet. Il est resté 7 ans en Corse et il n’y a presque pas de prises de position publiques. En fait, il a eu le souci d’entreprendre un travail en profondeur en passant du temps avec les gens. Il s’est tu devant la presse, n’a pas eu de grandes déclarations. Il fait exactement la même chose ici. Je suis très à l’aise avec cette méthode.
Restons dans le spirituel. Vous avez beaucoup œuvré pour le dialogue interreligieux à Lyon, notamment avec les autorités musulmanes. L’Église doit-elle aider le monde musulman à s’intégrer ?
L’idée est d’aider une autre religion à se construire de manière institutionnelle et durable. Quand les premiers migrants musulmans sont arrivés en France et à Lyon, dans les années 60, quasiment toutes les premières salles ont été ouvertes avec l’aide des catholiques. L’Église a aidé les musulmans à pouvoir prier. C’était la première génération. Aujourd’hui, l’islam a pris un dynamisme extraordinaire dans le monde et des initiatives grâce aux pétrodollars des Saoudiens et des Qataris. Les réalités ne sont plus les mêmes. L’islam de 2021 n’est pas celui de 1960. Le dialogue interreligieux, ce n’est pas être aveugle sur l’instrumentalisation des religions par le pouvoir.
Beaucoup signalent la visibilité de l’islam dans l’espace public en France. Comment l’appréhendez- vous ?
C’est logique. Moi je pense que tout croyant a le droit de pouvoir vivre dignement sa foi. Ce sont les règles de la République. J’ai soutenu la création de la grande mosquée de Lyon. Aujourd’hui, en revanche, je considère qu’il faut du discernement. Quand je vois un certain nombre de mosquées turques financées par le pouvoir autocratique et anti liberté d’Erdogan, je trouve que c’est grave. La plus grande mosquée de Lyon – personne ne le sait ou ne veut le voir – c’est Eyüp Sultan, à Vénissieux-Parilly.


“Si vous traitez de la même manière le voleur de sacs et l’Africain qui cherche à retrouver des gens de sa langue, vous êtes dans l’injustice”
Père Christian Delorme


Construite dans la plus grande discrétion, c’est une imposante mosquée turque avec quatre minarets, en marbre, et une école. Ceux qui tiennent un discours victimisant pour les musulmans, souvent issus de la gauche extrême, font parfois le jeu de vrais courants fascistes. On l’a vu à Strasbourg avec le financement public d’une grande mosquée tenue par les milices turques, fondamentalistes et pro Erdogan.
Que faut-il financer alors ?
Il ne faut pas financer n’importe quoi. En revanche, il faut donner des moyens aux gens qui sont d’ici, qui ont fait leurs preuves dans notre société. On a encore la chance d’avoir un islam de la première génération. Ceux-là aiment la France et ne veulent pas créer de perturbations. Mais il y a des courants dans l’islam qui ne sont pas souhaitables.
Vous avez été prêtre dans l’Est lyonnais, dans les banlieues populaires qui, aujourd’hui, se gentrifient. Comment le percevez-vous ?
Je n’ai plus un lien quotidien avec les banlieues populaires, mais je sais que ce phénomène se retrouve partout. Ce sont des logiques économiques libérales dictées par l’argent. La question
de l’immobilier est centrale. Il faut tenir bon sur le rôle de l’État comme régulateur. Les lois imposant du logement social sur le neuf doivent être renforcées. Le mélange des populations,
des milieux sociaux et des origines est la clé de la paix sociale.
Que vous inspire la majorité écologiste à Lyon ?
Je pense que l’on a eu beaucoup de chance à Lyon. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, nous avons eu des élus qui étaient des hommes de modération et de conciliation. C’est l’esprit lyonnais, construit par l’Histoire. Lors de la Révolution française, en 1793, Lyon a été profondément marqué par l’exécution de 1 500 Lyonnais et le décret “Lyon n’est plus” de la Convention. Il y a un traumatisme qui a fait qu’à Lyon, on a décidé de ne pas être extrémiste. Des maires de droite, je pense à Francisque Collomb, ont eu le souci de la bonne relation avec les maires communistes de l’Est. Michel Noir, Raymond Barre, Gérard Collomb ont continué.


"Il y a un traumatisme qui a fait qu’à Lyon, on a décidé de ne pas être extrémiste."
Père Christian Delorme


Je pense que cette vision est encore partagée par de grands industriels comme Alain Mérieux. Cela a permis de gérer de manière pas si mauvaise la problématique des banlieues. Mon inquiétude est qu’on oublie ces banlieues aujourd’hui. La mémoire se perd.
Quel est votre lieu préféré à Lyon ?
Je suis un enfant de la Guillotière, c’est ma patrie. Ici est né Le Prado, tourné vers les enfants pauvres. Même si les populations ne sont pas les mêmes qu’avant, je suis chez moi. Je sais que ça cristallise les débats aujourd’hui. De fait, tous les migrants n’apportent pas le bien, il y a les mafias. Mais derrière les dealers, il y a aussi des migrants venus se retrouver simplement entre gens qui parlent la même langue.
La répression policière – demandée par les commerçants et riverains du quartier – ne vous semble-t-elle pas ajustée à la situation ?
Ce n’est pas simplement de la répression. La Guillotière était historiquement le poumon maghrébin de Lyon, puis de tous les étrangers. Mais le drame, c’est la politique bulldozer. Si vous traitez de la même manière le voleur de sacs et l’Africain qui cherche à retrouver des gens de sa langue, vous êtes dans l’injustice. Or, il faut des lieux de regroupement. La Guillotière, carrefour des nations, est une bonne chose, mais il est essentiel de la gérer. Il faut comprendre qu’une bonne partie des Africains qui sont ici pourraient rendre des services énormes à la société française. En les humiliant, en les laissant dans l’angoisse, on abîme l’homme et par là notre société.
Quels sont vos héros ?
Martin Luther King, sans hésiter.
Et vos zéros ?
Je n’aime pas dire que quelqu’un est nul, mais je mets un zéro renforcé à l’égard de monsieur Zemmour. Je pense que si ses grands-parents étaient vivants aujourd’hui, ils en mourraient de
chagrin. Qu’un homme comme lui en vienne à reprendre une partie des thèses pétainistes est absolument affligeant.



 

 

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